Kervédal

« Kerguedel » (1517, KerOfis; a86)
« Kervedel » (1517, a85)
« Kervidel » (1536, Réformation de la noblesse bretonne)
« Kervidell » (1540, ADLA : B2021)
« Kerguedel » (1629, 60J30)
« Kervedal » (1644, A85)
« Kervedel » (1644, A85)
« Kervidal » (1644, KerOfis ; a85)
« Kerguedel » (1677, 59J3)
« Kerguidal » (1722, BMS Beuzec Cap Caval)
« Meziou Kervédal » (1754, 60J31) et (1764, B85)
« Liors Kervédal » (1830, 60J30)
« Mézou Kervédal » (1830, 60J30)
« Kervédal » (1833, 3P159 3, cadastre)
« Parc Kervédal » (1833, 3P159 3, cadastre)

 

Le déterminant qui suit ker est Guedel ou Guidel, nom de personne attesté dès le IXe sous la forme Uuidal. Il procède du latin vitalis : destiné à vivre (1).  Il pourrait s’agir du nom du premier occupant breton du village. Ce nom existe encore à Penmarc’h au XVe : à la montre de 1481, qui est une sorte de revue militaire pour la noblesse de Cornouaille, Henry Le Normand se fait représenter par Yves Guidel, archer en brigandine (2). Comme presque tous les toponymes en Ker, le nom de Kervédal date de la période 1150-1300.

Placé sur une éminence à peine perceptible culminant à 6,71 m. au dessus du niveau de la mer, Kervédal forme un petit village relativement compact, situé de part et d’autre du chemin qui mène à travers la palue, de la trève de Saint-Guénolé vers la paroisse mère de Beuzec-Cap-Caval. De tous les villages de Saint-Guénolé c’est le seul qui présente avec certitude la particularité d’avoir été habité de manière durable pendant la préhistoire. Il était toujours fréquenté pendant la période gallo-romaine et n’a sans doute jamais été abandonné.

 

 

Le menhir couché et le nord de Kervédal vers 1920. Photo BSAF

Kervédal et ses marges paludaires sont particulièrement riches en vestiges préhistoriques : on peut encore y voir un étonnant mégalithe appellé « menhir couché »(3). Près de ce mégalithe se trouvait un important kjökkenmödding caractérisé par une « couche d’humus excessivement noir contenant une accumulation considérable d’ossements variés de mammifères et de poissons, de coquilles (coquilles de Saint-Jacques, ormeaux, patelles, moules, hélices, troques, etc.) et de poteries de divers âges néolithiques, gauloises et gallo-romaines (4). »Ce menhir anthropomorphique est aujourd’hui un peu oublié, bien qu’il ait donné son nom à la rue qui le longe : « Rue du menhir couché ». Pourtant lorsque le site a été exploré par les archéologues il ne laissait pas les habitants indifférents :

« les veilles des grandes fêtes catholiques pour conjurer les maléfices on allumait encore aux alentours des feux ou des chandelles. Certains prétendent qu’on voit à certaines époques trois lumières apparaître sur le dessus (5). »

En mai 1922, une excursion d’étude de la Société archéologique de Finistère s’arrête devant le menhir couché, le compte-rendu en est assez savoureux :

« Dès l’apparition des premiers excursionnistes, la fermière de la maison voisine sort pour défendre son jardinet de pommes de terre contre notre invasion (…) Le Président de la SAF (le chanoine Abgrall) décide de dire quelques mots sur ce mégalithe, « sujet d’étonnement et de vague terreur pour tous les gens du voisinage. Il monte donc sur la grande pierre, pour, de là, haranguer plus facilement la foule. Mais à ce moment, les quelques dix à douze Bigoudennes qui nous avaient suivis en curieuses, disparaissent en voyant pareille profanation, il ne reste que la bonne fermière, plus attentive à la conservation de la récolte de son petit champ, qu’à l’outrage adressé à la grande statue de pierre (6). »

 

Stèles de Kervédal. Photo BSAF.

 

 

A moins de 100 mètres de ce menhir se trouvait un cromlech de huit à neuf pierres et à deux cent mètres au nord-est, à l’entrée d’un champ appartenant à M. Guirriec, plusieurs stèles. Toujours à Kervédal, le Groupe finistérien d’études préhistoriques a trouvé un tertre où se devine un fond de cabane préhistorique, des pots contenant des incinérations, et un autre kjökkenmödding contenant entre autres beaucoup de patelles, mais aussi des carapaces de tourteaux. A toucher ce tertre se trouvait également un souterrain (7). Il est dommage que ces archéologues n’aient pas localisé avec d’avantage de rigueur ces différents sites de Kervédal : les cartes dressées par le Commandant Bénard sont hélas trop imprécises.

 

Carte mégalithique de Bénard et Théodore Monod. BSAF 1921.

Pendant la période gallo-romaine, Kervédal a probablement été le point d’arrivée de la voie romaine Tronoan – La Joie sur le territoire de Saint-Guénolé. Les voies du Cap Caval ont été bien décrites par Catherine Tymen (8), mais faute d’éléments cette dernière n’a pas voulu se prononcer sur la partie entre Croas an Dour et Kerbontnevez. Risquons une hypothèse : sur la carte des Ingénieurs géographes levée vers 1780, une voie est nettement tracée entre Croas an Dour et Kervédal. Le long de ce chemin n’apparaît qu’un toponyme, mais son nom n’est pas anodin pour ce qui nous occupe : « Croas Zenteranente » ce qui se traduit par « Croix de la mi-route ». La présence de l’élément hent indique que nous sommes probablement sur la bonne voie : ce toponyme désigne en général une voie ancienne, voie romaine ou pré-romaine. Pourquoi mi-route ? Probablement parce que cette croix se trouvait à peu près à égale distance de Tronoan et de la Joie. La voie longe ensuite le Valordy : le nom de ce hameau (qui ne figure pas sur la carte des ingénieurs géographes) signifie « maladrerie, léproserie », il est habituellement considéré comme un indice de présence de voie romaine. Les repères toponymiques sont absents par la suite, le tracé sur cette carte du XVIIIe constitue le seul indice, pas nécessairement fiable, je le concède.

Chemin de Saint-Guénolé à Tronoan, Carte dite des Ingénieurs géographes

En tout cas, allant en direction de la Joie et passant forcément entre la mer et les marais, quelque soit la largeur de cette bande de terre à l’époque, la voie antique ne pouvait passer qu’à Kervédal ou à proximité de Kervédal. La richesse archéologique de ce village, en particulier les traces de présence gallo-romaine, plaident en faveur d’une traversée de Kervédal. Pour la suite la voie empruntait sans doute un tronçon de la route de Pors Carn, puis la rue de Kervédal sur quelques dizaines de mètres avant de bifurquer au sud par la rue des Cyprès de façon à rejoindre à nouveau la route de Pors Carn : c’était le tracé de la route entre les deux villages jusqu’aux années 1950, date à laquelle la route de Pors Carn a été rectifiée. La route ancienne faisait certainement ce détour pour contourner les terres autrefois marécageuses du Dourec. De Kervilon elle devait rejoindre le Pont Nevez, puis comme le montre Catherine Tymen, elle arrivait à la Joie en contournant le marais par le sud.

Dans le village, de part et d’autre de la voie romaine, ou en tout cas de la voie principale, partent deux petits chemins  : vers le sud un sentier mène à la grève de Pors Carn, vers l’est un second sentier dessert les champs de Corn ar Goff et le loc’h. Ce sentier permet également de rejoindre Keréon sans passer par Kervilon.

Avant de patients travaux de mise en valeur des terres menés par des générations de paysans au Moyen Age, Kervédal était probablement cerné par les marais, c’est en tout cas ce qui apparaît dans la microtoponymie : le loc’h Lescors et la palue à l’est, qui se prolongent au sud par Corn ar Goff et Dourec, le loc’h Yan et le loc’h Cleil à l’ouest. Nous ne pousserons pas beaucoup plus avant les suppositions sur la topographie de ce secteur car tout porte à croire qu’il a subi des fluctuations sensibles depuis la préhistoire : possible phase de forte montée des eaux à la fin du gallo-romain ou au Haut Moyen Age (9), phase médiévale de recouvrement des terres agricoles par le sable dunaire. P.R. Giot signale que des restes de sillons et de billons médiévaux ont été découverts sous la couche de sable dunaire qui recouvre le terrain dit de « Courbevoie » près de la plage de Pors Carn. Une araire en bois du Haut Moyen Age a également été trouvée dans le secteur de Kervédal durant l’entre deux guerres (10).

La période du Moyen Age n’a guère laissé d’autres traces à Kervédal, on sait seulement que toute la population du village s’adonnait à la pêche au Moyen Age (11), certainement à partir de Pors Carn. Au XVIe siècle, la Réformation de la noblesse de Cornouaille nous apprend qu’il existait probablement un manoir à Kervédal, possession de la famille de  Kerdégace (12). Par la suite, le village ne fut certainement pas épargné par la crise de la fin du XVIe, mais il s’en sortit, semble t-il, un peu moins mal que les autres. En 1833 sur cinq maisons, une seule était donnée comme masure ruinée. L’ habitat étant plutôt compact à cette époque, des qualificatifs furent attribués aux différentes exploitations : « Kervédal Creis » ou « Leach creis » encore appelé « lieu du Diascorn », borné à l’est par « Kervédal an Traon » et au midi par « Kervédal Dalaë (13)

Partie nord de Kervédal vers 1830 (extrait du plan cadastral)

 

 

Fin XIXe une petite ferme est construite rue de Kervédal non loin de Kerbervet. Le recteur Le Coz la nomme Kervédal vihan, j’ignore si ce nom lui est resté longtemps.

Kervédal ne bénéficia pas directement de l’explosion démographique de la fin XIXe- début XXe, le village étant situé trop loin du port. Jusqu’à la Première guerre mondiale un unique chemin vicinal reliait le village à Kervilon, les autres voies n’étaient que des chemins  de charrettes et des sentiers tracés dans le sable. En 1921, la commune décida de prolonger le chemin vicinal de 380 m., jusqu’à Pors Carn pour « faciliter le transport de goëmon et l’accès à la plage de Pors Carn fréquentée par les touristes (14). »

Il n’y eut jamais de commerce à Kervédal et les nouvelles constructions demeurèrent exceptionnelles jusqu‘aux années 1960-70. C’est à ce moment qu’avec la banalisation de l’automobile, habiter Kervédal cessa d’être un handicap pour les marins et les personnes employées dans les quartiers du port. La proximité de la plage en fit même un atout.

 

Le secteur de Kervédal comprend les parcelles répertoriées sous les articles suivants : AdreonAod, CornCreisDrezecFeunteunFoennecFornGoffGueotHirJardinKergoulanLeukerLeurLinMazoMoanPaludPlousPunsSaoutSoublySpernTreuzTyphol et ar Vilien.

(1) Deshayes, Albert .- Dictionnaire des noms de  lieux…
(2) Torchet, Hervé .- La montre générale des nobles de Cornouaille en 1481 (site La Pérenne)
(3) voir aussi l’article Vilien.
(4) Deuxième campagne de fouilles …
(5) Deuxième campagne de fouilles …
(6) Article paru dans Le Progrès du samedi 3 juin 1922.
(7) Deuxième campagne de fouilles …
(8) Tymen, Catherine .- Etude du réseau routier antique dans le Cap Caval…
(9) Giot, Pierre-Roland .- Essai de chronologie des successions pré- et protohistoriques de la baie d’Audierne …
(10) Giot, Pierre-Roland .- Les premiers Bretons …
(11) AD de Loire-Atlantique, B 3003 (retrancription par Alain Torchet, site La Pérenne)
(12) »Catherine Kdegace dame de Kdidel » in Reformation de 1536 en Cornouaille, texte transcrit par Norbert Bernard, site Tudchentil.org
(13) 60J37 (en 1805)
(14) 3O702

 

 

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