Ile Fougère

« Enesradennec » (1540, A85)
« L’Isle Radenec » (1617, A85)
« Isle Fougère » (1687, 4e 214 93)
« Ile Fougère » (1833, 3P159 3, cadastre)
« Liors an enes » (1833, 3P159 3, cadastre)
« Nénez-raden » (1862, 4E213 174)
Ile fougère

Maison ancienne de l’Ile Fougère.

Enes signifie île, mais aussi lieu isolé ou  terre inondable. Ce mot qualifie également des terres comprises entre deux cours d’eau qui confluent. Toutes ces acceptions peuvent convenir ici, selon les époques. Raden signifie fougère, radennec fougeraie.

Situé juste derrière la dune, l’Ile Fougère constitue un des principaux villages de Saint-Guénolé aux XVIIe et XVIIIe. Il est en grande partie cerné de marais jusqu’à la fin du XIXe. Si le nom français est adopté dans les documents officiels dès la fin du XVIIe, le nom breton reste couramment employé par la population au point de devenir, légèrement déformé il est vrai, le nom du quartier du port : le « Nénes ». Remarquons au passage l’agglutination du n de l’article an au mot enes. Ce nom de lieu, « le Nénes », le plus fréquemment prononcé à Saint-Guénolé pendant les deux premiers tiers du XXe, que ce soit en français ou en breton, a disparu en quelques années.

L’Ile Fougère est le seul village de Saint-Guénolé dont le nom ne commence pas par Ker. Il faut peut-être y voir une implantation plus tardive. Signalons que les seigneurs de Lestiala et de Kerbleustre ne touchent pas de chefrentes sur ce village alors qu’ils en possèdent presque partout ailleurs, ce qui va dans le sens d’une origine plus récente.

Le village d’origine est bordé au nord par le marais de Kerouil, au sud par le marais de la Joie qui se prolonge en zone humide jusqu’à l’actuelle Rue Pierre-Sémard. C’est un site très étroit où toute véléité d’expansion a longtemps été impossible. Il s’abrite à l’ouest, côté mer, derrière une petite dune qui au XXe siècle dépasse partout 5m et culmine à 5,90m (1). Ce fragile rempart atteint tout juste 200m de long. Au nord la hauteur de dune diminue et ne forme plus qu’une étroite bande de terre immergée entre la grève et le marais de Kerouil (c’est l’actuelle Place Auguste-Dupouy). Au sud, la zone de l’embouchure du « canal » constitue un espace régulièrement inondé.

Ce site singulier pourrait être une position défensive ou tout au moins un lieu de refuge. Les voies anciennes qui partent du hameau se limitent à deux : un axe nord-sud qui longe l’arrière de la dune et un axe ouest-est (rue Ile-Fougère prolongé par la rue Guy-Mocquet) qui part de la mer pour rejoindre le chemin de Kergarien à Kerouil. Perpendiculaire à cet axe on trouve une voie peut-être anciennement pavée, nommée Carbont (sud de la rue Jean-Jaurès) qui mène vers le Silinou et vers Kergarien en traversant le Poulleur.

Une limite très ancienne se dessine nettement sur le plan cadastral de 1833 : c’est une coupure rectiligne qui va du village jusqu’au pont sur le canal. A l’est de cette limite on trouve les terres cultivées et les prairies, à l’ouest la dune et la grève. Cet élément morphogène existe toujours aujourd’hui, matérialisé par la rue Lucien-Le Lay et le nord de la rue de la Joie. Cette rue Lucien-Le Lay et la rue du Port virent le jour dans les années 1870 (2) grâce à l’aide financière de l’industriel Pichot : elles avaient pour but essentiel de desservir le port et les usines nouvellement installées ou en projet à l’Ile Fougère (3).  Ces tronçons constituèrent le point de départ du « Chemin de grande communication n°53 de Saint-Guénolé à Loctudy » terminé en 1888.

Malgré la présence des marais, ce village possède un certain nombre de parcelles de bonne terre et n’a jamais été abandonné, même aux heures noires de Saint-Guénolé. Le seigneur de Kersaudy percevait des chefrentes sur sept maisons de l’Ile Fougère en 1540 (4) et sur huit maisons en 1617 (5) ce qui n’exclut pas la présence dans le village d’autres foyers non soumis à ce droit.

La carte des Ingénieurs géographes de 1780 ne mentionne pas le nom de l’Ile Fougère, contrairement aux principaux autres villages, en revanche les terrains clos qui l’entourent sont bien représentés. La carte de Cassini de 1783 ne fait pas d’avantage référence à l’Ile Fougère, mais d’autres documents (registres de baptêmes, mariages et sépultures de Beuzec, actes notariés…) prouvent que le village était toujours habité à la veille de la Révolution. Sur le cadastre de 1833 on compte  six exploitations agricoles et un four à pain. Ces fermes étaient toutes orientées vers le sud et le plus souvent abritées des vents d’ouest par de petites constructions annexes (crèches ou hangars). Le village était entouré de parcelles clôturées jusqu’à la rue Jean Jaurès (jardins, courtils, champs). Plus à l’est commençaient les méjous.

 

Ile Fougère vers 1830 (extrait du plan cadastral)

 

Bien que l’Ile Fougère n’était plus composé que «de trois vieilles masures» selon le recteur Le Coz (6), c’est de ce village que vint la renaissance de Saint-Guénolé à partir de 1869, avec l’industrialisation et le développement du port. Cette ancienne langue de terre entourée de marécages cristallisa même un temps l’essentiel de la vie sociale, industrielle et commerciale de Saint-Guénolé : c’est en effet à l’Ile Fougère que s’installèrent les toutes premières conserveries, puis les hôtels, les cafés, les boulangeries, le premier bureau de poste, le marché du vendredi (7)…L’espace étant limité, la poussée démographique fut moins spectaculaire qu’à Kerouil, néanmoins les terres agricoles furent rapidement grignotées par les usines, les habitations et les commerces. Témoin de cette période d’expansion, Louis Rousselet (8), en voyage à Saint-Guénolé en 1899, relate un fait divers tragique qui a pour cadre l’Ile Fougère :

« L’heure du déjeuner approche et il faut en outre nous hâter de rentrer si nous ne voulons être surpris par l’orage.

En effet, des nuées énormes s’élèvent avec rapidité au-dessus de la mer, et une lumière livide, rougeâtre, couvre l’immense plaine que nous dominons d’ici et où déjà une forte brise soulève des tourbillons de poussière. De grosses gouttes commencent à tomber comme nous atteignons la plage (9) où, parmi les débris de fer-blanc, joue une bande d’enfants, mais l’hôtel est tout proche et, courant, nous en gagnons le seuil. A ce moment une lueur intense, violette, nous aveugle, la foudre éclate avec un fracas épouvantable qui ébranle le sol. Deux touristes, qui nous suivent à quelques pas, en éprouvent une telle commotion qu’ils sont renversés à terre. Ce n’est qu’une alerte, et déjà chacun se félicite d’avoir gagné un abri, quand des cris déchirants s’élèvent. La foudre a fait une victime; parmi les débris de fer qui semblent avoir attiré le fluide, au point même que nous venons de fouler dans notre fuite hâtive, gît une infortunée fillette. La mort l’a frappée et elle semble dormir, sans blessure apparente, mais les soins qui lui sont prodigués ne peuvent l’arracher à l’éternel sommeil. C’est une pauvre enfant de douze ans, employée dans une des sardineries. Des marins ont relevé le corps et, suivi par la foule accourue, le funèbre cortège se met en marche, tandis que la nuée meurtrière fuit au loin et fait de nouveau place au soleil radieux. Tragique, échevelée, la pauvre mère, une jeune paysanne, marche au milieu du groupe et sa voix lamentable appelle sans trêve l’enfant, qui, hélas, ne l’entend plus : « Mariannic! Mariannic! » C’est une scène douloureuse et poignante. »

Le secteur de l’Ile Fougère comprend les parcelles répertoriées sous les articles suivants : AdreonFornKersaudyMoanMouarbrenPaludPesPlousPontPunsRoux (le), SantScoazec et Ty cors.

La grève de l’Ile Fougère se nommait « Aot an enez » (voir l’article Aod).

(1) La hauteur de la dune a pu varier au cours des siècles. Source : cadastre de 1957.
(2) Les noms de ces rues sont bien entendu beaucoup plus récents.
(3) Le Guen, Gilles .- Penmarc’h…
(4) A85 F°243
(5) A85 F°255
(6) Le Coz, François in Monfort, Rémy .- Penmarc’h …
(7) Après la construction de la place du marché actuelle, celle qui est à l’ouest de la Rue Ile Fougère fut familièrement nommée la « petite place ».
(8) Rousselet, Louis .- Excursions de vacances … 
(9) Il s’agit de la grève du port (actuelle place Auguste Dupouy).

 

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