Port

« Un parc …donnant … sur le port ou grève de Saint-Guénolé » (fin XVIIe, 60J36)
« Le port de mer qui y a été conservé »(1768, Supplique à l’évêque de Cornouaille) (1)
« Basse du Port St Guénolé » (1783, Carte de Cassini)
« Port St Guénolé » (1818, Carte de Beautemps-Beaupré)
« Pors Saint Guénolé » (1855, 53 U 5 60) Toponyme de Kerouil

En 1871, Thomassin dans son « Pilote de la Manche », qualifiait le port de « petit échouage pour chaloupes » (2), pourtant une jetée en grandes pierres posées de chant existait à Saint-Guénolé depuis très longtemps. Dans les années 1880 cette jetée fut rehaussée, consolidée et ralongée. Mais de quand datait-elle ? Quand on voit l’état de pauvreté des habitants aux XVIIe et la rareté des traces de vie maritime dans les archives, il est évident que Saint-Guénolé n’avait ni la volonté ni la capacité de construire un port dans ces années là. La jetée remonte donc au moins au temps de la prospérité des ports du Cap Caval, c’est-à-dire à la fin du Moyen Age. Le plus ancien témoignage concernant les navires de Saint-Guénolé date de 1308-1309 : il montre une fréquentation assez significative des ports de Libourne et de Bordeaux (3). Mais il n’est pas impossible que la jetée soit nettement plus ancienne : lors des travaux du port des années 1880 on découvrit dans la jetée une pièce de monnaie en bronze frappée à Agrigente en Sicile vers 400 av. J.-C ! L’existence possible d’un port antique à Saint-Guénolé a d’ailleurs été évoquée par Auguste Dupouy (4) tout comme par Pierre-Roland Giot (5).

Port de Saint-Guénolé c. 1900 : l’ancienne jetée est encore visible sous la partie maçonnée (6)


« L’endroit dit Pors Saint-Guénolé [se situe] au sud du corps de garde de la douane (…) Il finit d’un chemin chartier qui coupe le sommet de la dune, qui est creusée et là commence aot an enez ».

Cette phrase émane du juge de paix du canton de Pont-l’Abbé, venu contrôler le ramassage du goémon en avril 1855. Son inspection des lieux l’amènera du « pors de Saint-Guénolé » à Saint-Pierre. C’est une description précise de la grève, d’autant plus intéressante qu’elle se situe quelques années avant le début de sa transformation par la pêche et la conserverie.

Où se trouve le chemin charretier dont parle le juge ? Il se situe forcément au sud de l’étang de Kerouil, car le juge évoque « un étang existant derrière la dune, au nord de l’endroit dit pors Saint-Guénolé ». Le chemin chartier en question n’est donc pas le prolongement de l’actuelle rue Lucien-Larnicol, mais bien celui de la rue Ile-Fougère.

Le juge de paix recommande de bien respecter la réglementation qui interdit de faire des tas de goémon sur le sommet et sur le versant des dunes, particulièrement à cet endroit, car « si la dune venait a être détériorée, la mer pourrait envahir le dit étang et les terres inférieures » (7). Les préoccupations environnementales ne datent pas d’hier !

 

L’ancien port est décrit par Auguste Dupouy, qui l’a fréquenté avant 1880 :

« A part cette jetée que j’ai connue à l’état primitif, ses longues et grosses pierres goémonneuses posées de champ (…) notre port ne devait rien, en ces temps-là, aux bons soins des Ponts et Chaussées. Réduit à ses digues naturelles, Kruggen, Enez Staviou et l’île Conq, toutes trois d’un granit inusable mais, du moins les deux dernières, creusées d’échancrures qui sont autant de brèches offertes à l’offensive des houles déferlantes, il n’était rien moins que sûr par grosse mer, et les chaloupes au mouillage y faisaient, au bout de leur chaîne, une drôle de danse.»(8)

Ce port avait encore beaucoup d’autres défauts : il manquait en particulier de profondeur : à marée basse il pouvait être complètement à sec. Mais sa principale caractéristique était et demeure la dangerosité de ses abords, l’écrivain Charles Géniaux qui y séjourna à plusieurs reprises au début du XXe le qualifiait de « port détestable » (9). Plus proches de nous, d’autres écrivains comme Pierre Schoendoerffer ou Jean-Pierre Abraham ont fait le même constat :

« Saint-Guénolé ! Un port de fous ! Plein ouest, des cailloux partout, une passe mortelle en forme de baïonnette, que jamais homme n’a embouquée sans peur ou mal ; même en plein jour, par beau temps je ne m’y risquerais pas … »(10)

« Nulle part on ne voit un port si insolent, et qui s’en va si loin, regarder la mer dans le blanc des yeux »(11).

De nombreux naufrages ont eu lieu à proximité immédiate du port et parfois dans le port même de Saint-Guénolé. Parmi ceux dont on a gardé la mémoire, signalons celui du 14 avril 1896 qui fit six victimes :

« Le14 avril, vers minuit, par un temps très sombre et grand vent d’ouest, le patron AUFFRET, du canot de sauvetage Maman-Poydenot, fut prévenu que l’on entendait des cris de détresse à l’entrée du port. Il rallia, un équipage le plus vite qu’il put et prit le large sans tarder. Jusqu’à 5 heures du matin, la mer fut battue de tous les côtés, sans aucun succès malheureusement, et c’est le désespoir dans le coeur, que les canotiers revinrent à Saint-Guénolé.

Le naufrage qui a fait faire celle sortie est celui du Saint-Viau, patron LE LEY(Noël), qui, revenant de la pêche, voulut donner dans le port malgré le mauvais temps et l’obscurité profonde, alors qu’il n’existe malheureusement aucun feu. Il aura sans doute touché sur une basse, et aura rapidement sombré. Aucun des six hommes qui le montaient, n’a été retrouvé ; c’est un grand deuil pour la population et nos sauveteurs sont inconsolables d’avoir été impuissants.

Le Président du Comité, AUGUSTE DUPOUY.

Armement du canot: AUFFRET (Louis), patron; JEGOU(Jean), JEGOU(Joseph), TANNIOU(Pierre-Jean), STÉPHAN(Isidore), HÉLIAS (Jean-Louis), LE PAPE (Pierre), CLOAREC (Guillaume), GUEGUEN (Alain), CALYEZ(Jean-Marie), STÉPHAN(Jean), AUTRET(Daniel), canotiers. »(12)

L’année suivante, le 24 septembre, le « Souvenir de Dieu » de Saint-Pierre, avec six marins à bord, chavire dans la grande passe : trois hommes sont noyés.

Le 23 décembre 1908, naufrage de la plate « La Joie » de Saint-Guénolé devant le port  avec trois marins à bord, seuls deux des hommes sont sauvés.

Le 22 avril 1919, un bateau de pêche commandé par Jean-Noël Bodéré coule dans la grande passe avec 5 marins à bord.

Juillet 1927, naufrage du « Notre-Dame de la Joie » dans la grande passe : Jean-Louis Hélias et ses six hommes d’équipage sont sauvés par le « Maman  Poydenot »

19 février 1936, la « Rosa Malvina », pinasse de Saint-Guénolé, rentrant par mauvais temps, fait naufrage dans la grande passe. Le patron Pierre-Marie Volant est noyé ainsi que son fils et son matelot.

Le 25 novembre 1964, naufrage du chalutier « Va en paix » dans la passe, l’équipage est sauf.

Le 11 février 1978, naufrage du « Pescadou » à l’entrée de la passe, il y a trois victimes.

19 janvier 2005, naufrage de « l’Alcor » nouveau fileyeur de Saint-Guénolé, devant le port, à la suite d’un incendie. Pas de victimes (13).

 

Depuis les années 1880, le port s’est progressivement développé, au prix de travaux parfois titanesques. Il est classé aujourd’hui parmi les plus importants ports de pêche de France (14).

 

(1) Archives diocésaines.
(2) Thomassin, Charles Athanase .- Pilote de la Manche …
(3) Cassard, Jean-Christophe .- Les marins bretons à Bordeaux au début du XIVe siècle .- Annales de Bretagne, 1979.
(4) Dupouy, Auguste .- Saint-Guénolé-Penmarc’h .- Châteaulin : Le Doaré, 1956
(5) Giot, Pierre-Roland .- L’emporium de Penmarc’h ? in Chronique de préhistoire et de protohistoire finistériennes pour 1984 .- BSAF, 1984, t. CXIII .- Pp 13-15.
(6) Carte postale Villard n°1488 (détail)
(7) 53 U 5 60
(8) Dupouy, Auguste .- Souvenirs d’un pêcheur en eau salée
(9) Géniaux, Charles .- Bretagne vivante.
(10) Schoendoerffer, Pierre .- Là-haut (remarque faite par un des personnages du roman).
(11) Abraham, Jean-Pierre .- Ici présent.
(12) Annales du sauvetage maritime .- Paris, 1896 .- T.31, fasc.3 .- P. 218.
(13) Pour plus d’information sur ces naufrages voir http://www.papapoydenot.com/
(14) Les différentes étapes du développement du port ont été abondamment décrites en particulier par Rémy Monfort, Roland Chatain ou Gilles Le Guen, je me contenterai donc de renvoyer à leurs ouvrages (cf partie bibliographie).

 

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Une réponse à Port

  1. Henri Camus dit :

    un article passionnant que celui sur le port. Merci Camille

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