Construction navale, les débuts (1910-1944)

Il est particulièrement difficile de faire l’historique de la construction navale à Saint-Guénolé jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. De nombreux bateaux ont été construits à Saint-Guénolé à partir de 1910, mais le nom des constructeurs demeure souvent mystérieux et la localisation des chantiers n’est pas certaine. Les « anciens » que j’ai interrogé n’ont pas connu cette période où ne se souviennent plus, les documents iconographiques sont inexistants et les archives presque muettes (1).

Un premier chantier ?

Il n’existe pas de chantier naval à Saint-Guénolé avant la fin de la première guerre mondiale. Une construction est bien signalée en 1910, mais comme il faut attendre 1917 pour en voir une seconde, tout porte à penser que ces premiers bateaux sont des constructions isolées, c’est peut-être de l’auto-construction ou alors l’œuvre d’un charpentier non spécialisé. Le premier bateau est un petit canot de 1,19 tx nommé « P.F. 2 » (Q 3292) construit pour Michel Cornec (1858-1927). Le deuxième bateau date de 1917, c’est un petit canot également, le « PLM 9 » (Q 4247), construit pour Louis Guéguen.

En 1919 et début 1920 une petite activité de construction navale voit le jour à Saint-Guénolé, elle est spécialisée dans les plates. Cinq plates sont construites pendant cette période, quatre en 1919 : « Foch » (GV 4178) pour Maurice Crédou, « Saint-Jean » (GV 4212) pour Jean Marie Stéphan, « Henric » (GV 4249) pour Jean Louis Rolland et « Saint-Guénolé (GV 4250) pour Pierre Cléach. La cinquième date de 1920 : « Fraternité » (GV 4405) pour Nicolas Le Rhun. Puis le chantier est abandonné ou mis en sommeil.

Le chantier Salaun-Daniel (1924-1933)

Une activité de construction navale reprend en 1924, sans possibilité de savoir si elle se situe dans la continuité de la précédente où si elle elle est complètement nouvelle. Cette année 1924 a été marquée par un terrible raz de marée au mois de janvier. De nombreux bateaux du port ont été endommagés ou complètement détruits, il faut d’urgence réparer et construire. Il ne s’agit plus de faire des petites plates, mais de beaux canots atteignant parfois les 10 m de long, ce qui demande un tout autre savoir-faire.  Deux charpentiers marine formés à Camaret viennent s’établir à Saint-Guénolé (2). Il s’agit de Jean Salaun, né à Tréméoc en 1885 et de son beau-frère Alain Daniel, né à Pont-l’Abbé en 1892. Selon certaines vagues indications ils se seraient installés rue du port, sur la placette en face de la boulangerie Auffret (plus tard café du port Raphalen). Ils possèdent une scie très performante issue des stocks de l’armée américaine. Cette scie « dispose d’un plateau restant à l’horizontale, l’ensemble support de scie pouvant s’incliner » (3).

Le chantier tourne à plein pendant les deux premières années. Six bateaux sont construits en 1924, dont quatre canots de plus de 3 tonneaux. « Bolide » (GV 4989), pour Henri Kerfriden (1887-1962). 7,36 tx de jauge et 9,85 m de long. Il est armé dès juillet 1924.  « Fiancé de la mer » (GV 5011), canot ponté de 5,8 tx, pour Pierre Jégou. « Notre-Dame de la Joie » (GV 5037) pour Corentin Bariou (1883-1966), 5,68 tx et 8,95 m. « Liamone » pour Pierre le Dréau de Saint-Pierre, 7,69 tx et 10,27 m. Deux bateaux plus modestes sont également lancés en 1924 : « Clipper » (GV 5004), canot de 2,45 tx pour Eugène Auffret et  « Monte Demen » (GV 5090) pour Jean Bleis du Guilvinec, chaloupe pontée mixte de 2,98 tx.

En 1925 la demande est toute aussi forte. Le chantier met neuf bateaux à l’eau, tous destinés au port de Saint-Guénolé, à part un. Parmi eux six dépassent les 3 tonneaux. « Mirage des flots » (GV 5065), canot ponté de 10,13 tx, 11,32 m, pour Pierre Bouguéon est le plus grand. Les autres sont : « Petit gars » (GV 5103), canot ponté de 8,55 tx et 9,84 m, pour Tudy Guyomard, « Pirn bihan » (GV 5110), chaloupe mixte pontée de 3,47 tx, pour Jean Marie Péron de Poulguen, « Titine » (GV 5135), canot ponté de 5,65 tx et 8,85 m, pour Corentin Kerfriden, « La Mouette II » (GV 5150), canot ponté de 6,34 tx et 9,48 m, pour Louis Souron et « Charles Géniaux » (GV 5174), canot ponté de 4,91 tx et 8,60 m, pour Corentin le Pape. En été il lance aussi une petite unité : « Terre neuve II » (GV 5113), canot de 1,91 tx, pour Corentin Tanneau.

Après la construction du « Charles Géniaux », armé en octobre, le chantier prend un virage radical : il va désormais se consacrer uniquement aux petits canots et aux plates. Comment expliquer ce changement ? Il n’y a pas eu de crise de la pêche et les commandes sont restées importantes dans les autres chantiers.

Les deux derniers bateaux lancés en 1925 sont « Mario » (GV 5195), canot de 2,58 tx, pour Nonna Lelgouarch et « Mathilde » (GV 5196), canot de 1,97 tx, pour Vincent Kerfriden.

En 1926 le chantier réalise encore de nombreuses constructions, mais seuls deux canots dépassent, de peu, les 3 tonneaux : « Lili » (GV 5244), canot de 3,29 tx, pour Pierre Biger de Sainte-Marine et « Veau d’Or » (GV 5394), canot de 3,31 tx et de 7,30 m de long, pour Nicolas Le Brun.

« Lili » (GV 5244). Photographe non identifié.

Les autres canots de 1926 sont : « Océan » (GV 5240), 1,91 tx, pour Henri Kerfriden, « Teutates » (GV 5283), 2,91 tx pour Jean le Bleis du Guilvinec, « Parfait » (GV 5289), 1,96 tx, pour Jean Louis Lucas, « Saint-Louis » (GV 5328), 1,81 tx, pour Louis Brun à Pors Carn, « Saint Nonna » (GV 5338), 1,76 tx, pour André Le Nours à Pors Carn, « Bétus Loire » (GV 5354), 1,93 tx, pour Pierre Volant et « Lulu III » (GV 5578), 2,58 tx et 6,50 m de long, pour Eugène Auffret.

Le « Saint Louis », Fonds Orth

Le nombre de commandes baisse nettement en 1927. Trois canots seulement sont mis en chantier : « Sans gêne » (GV 5424), 1,38 tx, pour Nonna Helias, « Petit Maurice » (GV 5430), 1,99 tx, pour Pierre Guéguen et « Montluc » (GV 5431), 2,67 tx, pour Michel Cossec.

Les années suivantes sont encore plus mauvaises. Deux constructions en 1928 : « Joseph » (GV 5579), canot de 1,91 tx pour Joseph Riou et « Terreur des mulets » (GV 5613), canot de 1,10 tx, pour Jean Louis Le Rhun, basé à la Torche. Deux constructions en 1929 : « Hirondelle » (GV 5644), plate de 1,33 tx pour Jean Marie Stéphan et « Petit Georges » (GV5706), canot de 0,91 tx pour Eugène Jacob. Une seule en 1930 : « Antoinette » (GV 5797), canot mixte de 3,03 tx, 6,99 m de long, équipé d’un moteur Baudouin de 5/7 cv. , construit pour Jean Louis Stéphan. En 1931 on a deux petits bateaux : « Pors Carn » (GV 5911), plate de 1,29 tx pour Nonna Le Nours à Pors Carn et « Microbe » (GV 5941), canot à voile non ponté de 0,77 tx, pour Alain Guirriec. Un seul bateau en 1932 : « Macte Animo » (GV 6194), canot de 1,27 tx pour Guillaume Garrec à Pors Carn.

Le « Macte Animo », photo Louis Derrien (détail)

Quatre bateaux sont mis à l’eau en 1933, trois plates et un canot. Les plates sont « Bastien » (GV 6072), 1,25 tx, pour Yves Lucas, « Zéphir » (GV 6099), 1,75 tx pour Michel Lucas et « Le Homard » (GV 6109), 1,40 tx pour Jean Guirriec, basée probablement à Pors Carn. Le canot se nomme « Cricri » (GV 6882), 0,4 tx pour Pierre Guénolé. Ce sont les dernières constructions du chantier. On peut aisément imaginer que sa faible activité ne permettait plus de faire vivre les deux familles de charpentiers. Auparavant, dès 1929, le chantier avait déjà dû vendre sa scie au chantier Le Coeur de Lesconil (4). Dans cette période de mauvaise conjoncture, Jean Salaun et Alain Daniel, ont fini par quitter Saint-Guénolé. Ils ne figurent pas dans le recensement de 1936.

Un troisième chantier ? (1938-1944)

La crise qui a frappé le port à partir de 1932 prend fin vers 1936. La construction navale reprend modestement à Saint-Guénolé à partir de 1938, mais je n’ai trouvé aucune information sur le constructeur ni sur le lieu de construction. Il pourrait peut-être s’agir d’un charpentier travaillant occasionnellement pour la construction navale (4). Comme la plupart des unités mises à l’eau par Salaun et Daniel après 1926, ces bateaux construits entre 1938 et 1944 sont tous de modestes dimensions : ils n’excèdent jamais les 2 tonneaux et jaugent même généralement moins de 1 tonneau.

Trois bateaux sont construits en 1938 : « Saint-Guénolé » (GV 6499), plate de 1,16 tx, pour Jean Marie Nicolas, « Aquilon » (GV 6624), canot de 1 tx, pour Henri Kerfriden et « Verdun » (GV 6632), canot de 1,27 tx, pour Louis Andro à la Torche. Un seul en 1939 : « Jean Michel » (GV 6881), canot de 0,44 tx, pour Jean Marie Tanneau.

Après une interruption en 1940, probablement due à la mobilisation du constructeur, le chantier sort quatre bateaux en 1941 : « Michel » (GV 6655), plate de 1 tx, pour Alain Boënnec, « Petit pêcheur » (GV 6683), plate de 0,87 tx pour Pierre Caoudal, « Aiglon » (GV 6696), canot non ponté de 1,87 tx, équipé d’un moteur Baudouin de 6 cv, pour Pierre Maréchal et « Dadar » (GV 6921), canot de 0,91 tx, pour Edouard Laurent. Un seul bateau est lancé en 1942 : « Tacaud » (GV 6748), canot de 0,9 tx, pour Budoc Crédou.

En revanche 1943 et 1944 sont des années fastes. Il est possible que la pénurie de carburant et les innombrables restrictions imposées aux bateaux de plus grande taille par l’occupant aient incités certains marins à faire construire des petites unités. Neuf canots sortent en 1943 : « Thonier » (GV 6843), 1 tx, pour Corentin Stéphan, « Caporne » (GV 6844), 1 tx, pour Jean Tymen, « Picot » (GV 6845), 1,7 tx, pour Alain Hélias, « Godaille » (GV 6850), 0,87 tx, pour Jean Marie Guirriec, « Quatre sœurs » (GV 6852), 0,72 tx, pour Sébastien Faou, « Parrain » (GV 6856), 0,72 tx, pour François Lautrédou, « Tumulus » (GV 6857), 0,67 tx, pour Jean Louis Lucas à Pors Carn, « Pironneau » (GV 6861), 1,9 tx, pour Marcel Tual et « Gentlemen » (GV 6862), 1,32 tx, pour Jean Louis Béchennec.

Huit bateaux sont construits en 1944 : « Coucou » (GV 6918), plate de 1,2 tx, pour Yves Cosquéric, « Moustic » (GV 6931), canot de 0,99 tx, pour Pierre Salaun, « Quatre sœurs » (GV 6932), canot de 0,74 tx, pour Yves Coic, « Manu » (GV 6939), yole de 0,9 tx, pour Manu Cloarec, « Les Deux copains » (GV 6950), canot de 0,63 tx, pour Francis Kerdranvat, « Canaille » (GV 6952), canot de 0,75 tx, pour Gustave Cossec, « Marthe et Monique » (GV 6953), canot de 0,72 tx, pour René Le Floch et « Tabou » (GV 6961), canot de 1,06 tx, pour Joseph Coïc.

L’activité de ce petit chantier cesse en 1944. Dans les premières années de l’après-guerre il n’y a plus de commandes pour des petites unités. Dès 1947 Léon Gléhen installera un nouveau chantier à Saint-Guénolé, mais il se spécialisera plutôt dans des bateaux de plus gros tonnages.

(1) Cet article constitue une tentative de reconstitution de l’histoire des chantiers à partir de quelques données avérées. Cependant de nombreux éléments demeurent très hypothétiques, seule la période du chantier Salaun-Daniel (1924-1933) semble un peu plus étayée. J’espère que cet article suscitera des commentaires qui pourront compléter, infirmer ou confirmer ce petit historique.

(2) Le Fur, le charpentier de Kérity, a aussi été formé à Camaret

(3) Claude Péron – Le Chantier Le Cœur à Lesconil de 1906 à 1980 .- Cap Caval n°44, juillet 2020 .- P. 22

(4) Claude Péron, op.cité

(5) Le recensement de 1936 atteste de la présence de trois charpentiers à Saint-Guénolé : Marc Vaillant, Jean Louis Cossec et Yves Lagathu, serait-ce l’un d’entre eux ?

Cet article fait partie d’un ensemble de trois articles consacrés à la construction navale au XXe siècle :

1 : Construction navale, les débuts (1910-1944)

2 : Chantier Léon Gléhen (1946-1950)

3 : Chantier des Charpentiers réunis (1956-1986)

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